L’ancien président libérien est traduit en justice pour 17 chefs d’inculpation

mardi 4 avril 2006
Charles McArthur Ghankay Taylor, l’ancien Président déchu du Liberia, a comparu ce lundi devant le tribunal spécial pour la Sierra Leone, à Freetown. Accusé d’être l’initiateur d’une guerre civile qui a fait plus de 200 000 morts dans son pays et Sierra Leone, il est poursuivi pour 17 chefs d’inculpation de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Portrait de celui que beaucoup considère aujourd’hui comme l’un des plus sanglants chefs de guerre du continent.

Par Vitraulle Mboungou

Charles_TaylorCharles McArthur Ghankay Taylor, l’un des chefs de guerre les plus tristement célèbres d’Afrique, est né en 1948 à Monrovia d’un père « Kongo », descendants d’esclaves américains affranchis et installés au Liberia en 1816, au moment de sa création. Il s’est attribué, le surnom de Ghankay, le guerrier en langue gio, pour s’assurer les services de la communauté autochtone d’où était issue sa mère. Il était promis, dès son plus jeune âge, à une carrière dans la classe dirigeante d’origine afro-américaine qui représente seulement 5% de la population totale, car elle avait presque toujours été au pouvoir depuis l’indépendance du pays en1847. C’est donc naturellement qu’il part en 1970, suivre des études d’économie à l’Université de Bentley dans le Massachusetts aux Etats-Unis. Il y développe alors son goût pour la politique. Il commence d’abord à critiquer le régime du Président libérien de l’époque, William Tolbert, alors même qu’il participe à une visite organisée par le pouvoir au profit de l’Union des associations libériennes aux Etats-Unis (ULAA). Déçu par ce mouvement qu’il accuse de l’avoir mal informé sur Tolbert, il rejoint celui de l’Opposition. Mené par le sergent, Samuel Doe, ce mouvement constitué des « Natives », renverse en avril 1980, le système « Kongo ». Tolbert est exécuté et ses dignitaires fusillés pour l’exemple sur une plage de Monrovia.

Evadé d’une prison américaine

Doe, devenu Président, nomme Taylor conseiller et lui confie la direction des services généraux du gouvernement. Ce nouveau couple épuise ainsi en trois ans les fonds du Trésor public libérien. Face aux menaces des Etats-Unis, Samuel Doe, se défausse sur son complice, qu’il accuse d’avoir détourné 900 000 dollars. Il ne s’en défait pas pour autant, mieux, il le transfère au ministère du Commerce. La relation entre les deux se détériorent réellement en 1984, lorsque Taylor s’envole pour Boston où il se présente comme un opposant de Doe, qui demande alors son extradition pour l’affaire de détournement de fonds. Taylor qui comptait sur le soutien de la communauté afro-américaine, est au contraire rejetée par cette dernière qui n’a pas digéré l’épisode Tolbert. Arrêté et incarcéré à la Maison de correction Plymouth County, dans le Massachusetts, il réussit à s’en échapper pour finir en Afrique.

Il se réfugie en Côte d’Ivoire où il prépare la rébellion contre son ancien complice, Samuel Doe. Pour ce faire, il rejoint le Front national patriotique du Liberia (NPFL), dont il devient le leader. Avec ses futurs guérilleros, il s’entraîne dans des camps militaires au Burkina Faso. Après un premier assaut manqué en 1985, il déclenche dans la nuit de Noël 1989, l’une des guerres les plus marquantes d’Afrique. Les soldats du NPFL vont, en quelques mois, contrôler une grande partie du pays, mais un éclatement au sein même du mouvement armé ralentit sa conquête. Un de ses principaux lieutenants, Prince Johnson se dissocie et fonde, avec près de 1 000 hommes, le Front national patriotique et indépendant du Liberia (INPLF). Charles Taylor et ses troupes parviennent, malgré tout, à installer leurs quartiers généraux au centre du pays. En juillet 1990, ils marchent sur Monrovia. Le 27 du même mois, Taylor-Ghankay se proclame Président d’une Assemblée nationale « patriotique de reconstruction », censée diriger le pays à la place de Samuel Doe qui est assassiné deux mois plus tard, en septembre 1990, par les hommes de Johnson.

Le soutien à la sanglante rébellion du RUF en Sierra Leone

Le conflit libérien, éclaté, voit alors s’affronter au moins sept factions rivales. Le NPFL de Taylor est l’une des plus craintes, ses combattants souvent soupçonnés d’être drogués sont accusés des plus cruelles atrocités, tueries, mutilations, viols...Cette faction compte également parmi ses guérilleros, des enfants-soldats souvent enrôlés de force dans des camps d’entraînement militaires, notamment au Burkina Faso. Jusqu’en 1997, année des présidentielles, qui lui donnent 75% des voix et rendent légitime sa place à la tête du pays, Charles Taylor se charge d’éliminer un à un tous ses adversaires. Parvenu au pouvoir, il continue de combattre tous ceux qui s’opposent à lui. Il commence également un commerce d’armes avec le pays voisin, la Sierra Leone, frappé par un embargo. Il leur fournit des armes en échange de diamants qu’il met ensuite sur le marché international. Il soutient par ailleurs, le Caporal sierra léonais Foday Sankoh et sa rébellion le Front révolutionnaire uni (RUF), également à l’origine des dix années de guerre dans son pays.

Devenu Président, Taylor voit le camp de ses adversaires se fortifier. Ses troupes subissent, dans un premier temps, les offensives du groupe des Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD), mouvement soutenu par les Américains et le régime guinéen frontalier. Elles doivent ensuite affronter celles du Mouvement pour la démocratie au Liberia (MODEL), groupe constitué essentiellement d’anciens fidèles de Samuel Doe. Il est, parallèlement, de plus en plus isolé sur le plan international. Il se voit ainsi imposer en 2001 puis en 2003, des sanctions par le Conseil de sécurité des Nations Unies, telles qu’un embargo sur ses exportations de diamants de la guerre et de bois et l’interdiction de voyager pour lui et son équipe présidentielle. Le 4 juin 2003, le tribunal spécial de Sierra Leone l’inculpe pour sa responsabilité dans les crimes de guerre du RUF et lance contre lui un mandat d’arrêt international. Poussé dans ses retranchements, il est contraint de quitter le pays le 11 août 2003 pour un exil doré au Nigeria, mettant ainsi fin à 14 ans d’un conflit qui a fait plus de 200 000 morts et des centaines de milliers de déplacés.

Le Président nigérian Olusegun Obasanjo, ayant finalement accepté de le livrer au Liberia, le 25 mars dernier, Charles Taylor a tenté une ultime cavale qui n’a durée qu’une journée. Appréhendé à Gamboringala, dans le nord-est du pays, à la frontière camerounaise, il a immédiatement été remis aux mains des autorités libériennes, à la demande d’Obasanjo, souvent accusé de le protéger. Transféré ensuite à Freetown, il a comparu devant les juges ce lundi 3 avril, en attendant un éventuel transfert vers le Tribunal international de La Haye, aux Pays-Bas.