La Sénégalaise Fatou Diome livre son deuxième roman

mercredi 12 juillet 2006

Après l’immense succès de son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique, en 2003, Fatou Diome, auteure sénégalaise vivant en France depuis 1994, revient avec Kétala. Après la mort de Mémoria, sa famille décide de procéder, comme l’indique la tradition musulmane, au partage de ses biens, le Kétala. C’est alors que les meubles et les objets familiers de la défunte décident de lui rendre un dernier hommage avant leur éparpillement. Pendant les cinq jours et les six nuits qui les séparent de la cérémonie, ils vont donc reconstituer par la parole, la mystérieuse vie de leur maîtresse tant aimée.

Vitraulle Mboungou

K_tala« Lorsqu’une personne meurt, nul ne se soucie de la tristesse de ses meubles », indique Fatou Diome dès la première phrase de Kétala. Après le grand succès de son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique en 2003, l’auteure sénégalaise, installée en France depuis une dizaine d’années, évoque dans celui-ci la douleur engendrée par la perte définitive d’un être aimé. Que reste-t-il de nous après la mort ? Cette question constitue la trame principale du roman. Mémoria est morte. Dans quelques jours, l’imam va procéder, comme le souhaite la tradition musulmane, au Kétala, le partage de l’héritage. Accablés par leur séparation prochaine, les meubles et divers objets familiers de la défunte cherchent un moyen d’empêcher la dispersion des traces de leur propriétaire bien-aimée.

« Je viens d’une civilisation où les hommes se transmettent leur histoire familiale, leurs traditions, leur culture, simplement en se les racontant, de génération en génération [...] Comme nous ne pourrons pas empêcher les humains de nous disperser, je propose que chacun de nous raconte aux autres tout ce qu’il sait de Mémoria. Ainsi, pendant les six nuits et les cinq jours qui nous séparent du Kétala, nous allons tous, ensemble, reconstituer le puzzle de sa vie », conseille Masque à ses compagnons d’infortune. Ainsi, comme dans la tradition des contes des Milles et Une nuits, les objets de Mémoria se donnent six nuits et sept jours pour se transmettre mutuellement les souvenirs de la défunte. Avec une stratégie fondée sur la parole car « parler, encore et encore, est une façon de ne pas pleurer ». La suggestion est alors faite de rendre compte de ce qu’ils ont vu, seulement ce qu’ils ont vu, sans aucune interprétation.

Objets présentés d’une manière « testimoniale »

Dans cette assemblée générale atypique présidée par le Masque, assiettes, porte, collier de perle, montre, Bëthio, le pagne coquin, vont prendre tour à tour la parole pour « sauver la mémoire » de leur propriétaire « puisqu’elle na pas d’enfant ». Témoins silencieux de ses joies et de ses peines, ils vont d’une manière plus humaine que les hommes, « reconstituer le puzzle de sa vie ». Ainsi, c’est par l’alliance de leurs voix que va découler la biographie de Mémoria car chacun d’eux représente une partie de son histoire. Il se dégage dans ce roman l’idée que seuls nos meubles et nos objets personnels nous connaissent vraiment car ils nous accompagnent à chaque instant de notre vie, même dans nos moments les plus intimes. Ainsi un collier de perle qui nous accompagne partout, une robe de soirée ou simplement une nuisette en sait beaucoup plus sur nous que notre meilleure amie.

L’auteure donne une dimension légère et drôle au roman, en cédant ainsi la parole à des objets inanimés. On peut également y voir une référence au célèbre poète français du XIXe siècle, Alphonse de Lamartine qui se demandait si les objets inanimés avaient une âme... Fatou Diome répondrait sans aucun doute oui car en leur cédant la parole, elle leur permet aussi d’une certaine manière de vivre humainement. Ces « voix de l’absence » comme elle les nomme, ne cessent de critiquer toutes les tares des humains, alors que leurs témoignages révèlent qu’ils ont également tous les défauts qu’ils leur reprochent.

Réquisitoire contre certaines valeurs africaines

Dans Kétala, très imprégnée par sa culture africaine, l’auteure s’attaque à certaines traditions africaines. Elle dénonce en particulier la « dictature familiale » résumée en une phrase faisant référence au mariage de Mémoria avec l’un de ses cousins éloignés, Makhou : « Je ne peux continuer à entretenir une fille qui me désobéit. Ou tu te maries ou tu quittes ma maison ! » Fatou Diome dénonce ici la « lâcheté » des jeunes filles africaines qui cèdent au chantage familial, surtout lorsqu’il est question de mariage arrangé. Ainsi Mémoria, au départ très réticente à l’idée de se marier avec cet homme qu’elle n’a jamais vu, finit par céder aux menaces de son père, sans doute par peur de devoir s’assumer. L’écrivain dénonce ici l’hypocrisie de la jeune femme qui désire être libre tout en continuant de jouir du confort familial, oubliant que la liberté se paie, parfois très cher.

Ce roman est également l’occasion pour Fatou Diome de critiquer certaines valeurs humaines propres aux sociétés africaines. Telles que le respect de l’autre, qui implique que l’on doit toujours sauver les apparences. Mais pour l’auteure, cette sorte de retenue ou de dignité, poussée à l’extrême, devient très vite de la sournoiserie, de l’hypocrisie. S’agissant de la « clandestinité » de la relation homosexuelle entre Makhou et Tamsir ou Tamara, elle écrit : « C’étaient les autres, avec leurs préjugés caricaturaux, qui ne voulaient pas les voir (...) Chaque fois que la société nie une part d’elle-même, elle baisse le rideau de fer de l’hypocrisie devant ses propres yeux ». Le mariage entre Mémoria et ce même Makhou est définit comme « un sacrifice sur l’autel de la société, un vilain simulacre qui devait fatalement révéler les limites de son efficacité ».

Kétala est incontestablement le roman à lire en ce début de période estivale, pour découvrir pleinement l’histoire de Mémoria, faite d’instants magiques, déstabilisants, déconcertants et drôles. La grande richesse de ce roman réside dans l’écriture poétique et musicale de son auteure qui voulait sans doute rendre hommage à la tradition orale de l’Afrique. Fatou Diome confirme dans ce nouveau roman son talent déjà remarquable dans le précédent, Le Ventre de l’Atlantique.